Maggie Boogaart raconte son travail de chorégraphe.

Pourquoi ce rond de jambe, cette arabesque, ce tour, ce saut là ? Pourquoi telle combinaison de mouvements nous inspire telle émotion ? La création artistique a toujours été pour moi source de fascination. Dès que je vois une œuvre, j’ai envie d’en connaître le créateur. C’est ce que j’aime en lettres, c’est ce que j’aime en danse,  c’est ce qui me plaît dans l’art plus généralement.

Maggie Boogaart, danseuse et chorégraphe Néerlandaise, agrée de l’École Martha Graham et enseignante au Centre de Danse du Marais à Paris a accepté de répondre à mes questions.

Maggie Boogaart dans Splash

Sur quelles chorégraphies travailles-tu en ce moment ?

Il y en a une bonne liste, c’est une période de création très riche actuellement.

Samedi dernier (26 janvier) j’ai dansé la première de deux chorégraphies. Splash, un solo qui a été crée pour un film, du même nom, dans lequel j’ai fait une recherche pour danser avec l’eau, ce qui est effectivement très froid, ça glisse énormément.

La réalisatrice m’a beaucoup coaché parce que c’était difficile, je n’arrivais presque plus à danser la chorégraphie prévue. Elle a dit « ok il faut lâcher prise, il faut te laisser aller avec l’eau. » Elle m’a coaché en disant « tu es dans la baignoire la plus grande du monde, tu es heureuse, il fait chaud – moi je disais que non il fait froid – mais si ! Il fait chaud ! »

Et comment t’es venue cette idée de danser avec/sur l’eau ?

Ça fait très longtemps que j’en avais envie. Je me rappelle j’étais toute jeune, je devais avoir 18 ans, j’étais à la London Contemporary dance school, j’étais ouvreuse et je travaillais aussi derrière le bar du Théâtre. Comme ça, chaque soir j’assistais à une nouvelle représentation et  il se trouve que l’eau était très à la mode à la fin des années 80.  Ensuite pendant que j’avais ma compagnie (Dragon Productions) j’ai toujours voulu faire quelque chose avec cet élément, pour sentir comment c’était, mais en général les théâtres paniquent énormément dès que l’on veut utiliser de l’eau, ils disent que c’est impossible. Judith (Bernard), la réalisatrice, m’a demandé ce que je voudrais faire et moi j’ai dit : « de l’eau ». Elle a accepté très simplement. Apparemment là où elle travaille les studios sont préparés pour tout, elle a demandé et tout le monde était d’accord.

C’est Judith Bernard, avec qui tu as déjà tourné un film l’année dernière non ? En dessous du pont de la gare de l’est ? Et vous avez de futurs projets encore ?

Le film est un projet devenu annuel, l’année dernière nous avons crée Sauvage. À présent  je vais danser dans sa compagnie de Théâtre, elle est aussi metteur en scène et elle a un nouveau projet pour 2014-2015, elle a déjà constitué le dossier, je suis déjà dedans et donc cette fois je vais danser avec sa troupe de comédiens sur scène. Je croyais que j’allais avoir un petit rôle, mais ce sera un rôle principal, ce qui ne me gêne pas (rires), et c’est le non verbal contre le verbal. Pour montrer l’opposition entre les deux aussi. Le thème je ne peux pas trop le dire, je suis un peu en dehors donc je ne suis pas très au courant, mais ça va être très excitant !

Tu trouves ça stimulant de travailler avec d’autres arts, des artistes d’autres disciplines ? Je sais qu’un peintre vient pendant tes cours le vendredi, il y a aussi une réalisatrice qui étais venue enregistrer tes élèves respirer en début d’année…

J’aime beaucoup, beaucoup. Oui, oui.

Ça t’aide à créer davantage ?

Pour moi c’est très intéressant : déjà dans le cours j’utilise beaucoup de métaphores. Car souvent quand on est dans la danse, on danse, mais quand j’essaye de mieux expliquer il faut un exemple du « non danse », de la nature même, et je les trouve parfois dans les films puisqu’ils montrent des interactions entre les êtres humains, pour moi la danse vient de là.

J’ai une très longue carrière derrière moi, 22 ans sur scène professionnellement, c’est long. En général une carrière de danse est bien plus courte. J’observe que je suis de plus en plus en train de me demander « c’est quoi la danse ? Et pourquoi ? » Au début, j’étais fascinée par le fait de faire le mouvement pour le mouvement ; mais à présent ça ne suffit plus. C’est pour ça que l’eau c’était intéressant. C’était une liberté, faire des mouvements où je me laisse aller et je suis ceux de l’eau mais c’était aussi une contrainte, je ne pouvais plus faire ce que j’avais prévu. La danse pour la danse je ne pouvais plus le faire. L’eau était comme mon « maître ».

Et puis le fait de travailler avec un groupe de comédiens de très haut niveau qui travaillent une discipline très cérébrale, très intellectuelle est particulièrement stimulant. Judith elle est normalienne, écrivain, diplômée de lettres, de très haut niveau et ce que je trouve super excitant c’est que quand elle parle, parfois elle m’échappe, en hollandais je pourrais la suivre mais en français, non. J’ai observé, et c’est pour ça que j’ai tout de suite accepté ce projet, qu’à un moment c’était un peu comme si je m’envolais, tout de suite je voyais une chorégraphie, des mouvements. Je comprends ce qu’elle dit,  mais je trouve très difficile de verbaliser. Et très profond en moi, je sens tous les mouvements, et pourquoi ? Judith elle, est fascinée par comment moi je m’exprime de manière non verbale. On s’aime beaucoup et on se respecte énormément. Notre collaboration permet une grande recherche.

Et tu as dit qu’il y avait d’autres créations en cours ?

Oui ! L’autre première que j’ai dansée samedi était alter ego, un pas de deux avec Ghislain (de Compreignac), sur un décor, un gros banc. Ce qui est nouveau pour moi aussi. Je savais qu’il me fallait un banc. Au début, à la première répétition j’ai demandé à Ghislain de s’asseoir dessus et de respirer. Alors il a dit « et c’est tout? je suis seulement assis, c’est nul ». Je lui ai dit « bon, confiance, tu respectes la chorégraphe et tu te tais ! » (rires).

C’est toi qui as tout chorégraphié ?

Oui et puis ça a évolué. On a laissé aller, Ghislain voulait qu’on s’arrête au bout de 7-8 minutes mais finalement on a continué. Le but en effet c’est qu’on va travailler avec une contrebassiste, Benjamin Duboc, avec qui on a déjà fait un essai. Le thème, c’est qu’on essaye de devenir un et donc : que faut il faire pour devenir un être humain qui vibre en même temps? J’ai commencé au plus évident : respirer au même moment que lui. Mais c’était tellement faux, endormant. On a eu une grande discussion avec le musicien, très intellectuel – comme tous les français. Nous avons eu une conversation d’une grande profondeur.  Est-ce qu’il faut se concentrer sur l’autre personne pour devenir l’autre ? Et on a découvert, dans notre relation aussi puisque Ghislain et moi sommes époux, pour vraiment se trouver ensemble, dans un magnifique équilibre, il faut que je sois complètement moi et lui complètement lui. Et quand moi je brille dans mon énergie, lui il brille dans la sienne, et là on devient un. On a donc traduit ça dans les mouvements. J’ai surtout essayé de ne pas être ensemble avec lui et donc quand j’ai osé trouver mon propre rythme, j’étais ensemble avec lui. C’est fascinant. Quand on a dansé avec Benjamin Duboc, ça a duré 30 min et là samedi 22-23. C’est donc encore fluctuant !

Donc je viens de créer Splash et alter ego et ce dimanche j’organise une audition de mes élèves avancés pour trouver les danseurs pour une représentation dans une galerie d’art le 16 et 17 mars qui sera une improvisation structurée avec quatre danseurs. Pour le thème, je dois encore re- contacter le plasticien : il fait des masques et je veux voir comment ça m’inspire, quelle musique je peux trouver avec. Ce sera dans la studio Beethoven, autour de deux sculptures.

L’audition me permettra aussi de choisir mes danseurs pour le grand spectacle au cirque d’hiver, le 29 juin. Avec Ghislain, nous faisons une chorégraphie à deux, très longue et grande : classique et contemporain, avec même quelques danseuses sur pointes. Lui s’occupe de sa discipline et moi de la mienne, ce sera mélangé. Les deux se rejoindront de façon organique.

La musique, vous la choisissez comment du coup ? On ne danse pas sur la même en classique et en Graham, si ?

Moi je sais sur quoi j’ai envie de travailler mais je ne peux pas le dire maintenant. Ghislain lui, n’est pas encore convaincu, il pense que ce sera trop difficile. Vu la position spéciale que j’ai d’être encore sur scène à mon âge, je ressens une telle liberté que je m’autorise des choses dont j’ai toujours rêvé. Il y a cette musique sur laquelle j’ai toujours rêvé de danser, alors moi je dis : pourquoi pas ?

Tu choisis la musique avant de chorégraphier ? Dans quel ordre est-ce que ça se passe ?

Ça dépend mais cette fois ci, ce sera la musique avant.

Et vous avez un thème déjà ?

Il vient avec la musique.

Dernier projet en parlant de choses dont j’ai toujours rêvé. Quand j’avais 18 ans, encore, j’avais envie en plus de danser sur cette musique et de danser avec de l’eau, de créer quelque chose en collaboration avec ma chanteuse préférée : Anne Clark, poète compositeur. Ses textes sont très explicites, très forts, ils ne sont pas simplement faits pour être jolis, mais pour donner du sens. Elle a touché mon cœur d’ado (rires), toutes mes peines de cœur je les ai vécues avec elle, elle ne le savait pas, certes, mais bon. Il y a un an quand j’ai fait Now, c’est aussi sur une de ses musiques. Ghislain m’a encouragée à la contacter. Je n’osais pas et finalement je l’ai fait. Elle était ravie, elle a trouve mon travail exceptionnel, m’a recontactée en novembre en me proposant de venir voir son concert à Paris. Nous y sommes allés puis avons discutés avec elle dans sa loge et continué à son hôtel où elle m’a proposé une collaboration. Elle vient à Paris du 16 au 19 février. On travaillera dans les studios sur notre première création. J’ai embauché déjà toute une équipe de film, deux photographes, elle aussi ainsi qu’un régisseur lumière qui vient de Berlin, son pianiste vient de Stuttgart, ce sera donc une équipe très cosmopolite ! On espère avoir quelque chose à montrer à son agent en fin de semaine pour vendre et organiser une éventuelle tournée 2014-2015.

Tu préfères chorégraphier pour un,  pour deux, ou pour un groupe ?

C’est très différent. Je ne saurais le comparer. Quand je crée pour moi même c’est très personnel, très intime, ça aide parfois dans la recherche de mouvements pour en découvrir qui viennent de très loin. Parfois ça rend les choses d’ailleurs difficiles : je suis dans le studio et j’ai tellement d’idées que je n’arrive pas à choisir et résultat, je ne fais rien. Donc j’aime bien que quelqu’un soit présent pour m’obliger à faire un choix et puis instinctivement comme danseuse, dès que quelqu’un est là, je me donne en spectacle, je fais une prestation et ça m’aide à faire un choix. Ça m’accompagne jusqu’au moment où je trouve la chorégraphie, car pour moi la chorégraphie est déjà là et c’est quand je parviens à me laisser aller, à m’ouvrir, que je vais la trouver.

Quand je travaille seule ce n’est pas nécessaire d’expliquer des choses, mais quand je dois le faire, je suis obligée de définir le mouvement et il en devient plus intéressant. Avec un grand groupe c’est aussi très intéressant : l’utilisation de l’espace, ça devient comme de la peinture et c’est plus stratégique, mathématique.

Créer pour le Cirque d’hiver dont la scène est ronde, ça change ta stratégie justement ?

Oui c’est plus difficile. Pour la bonne raison qu’on a pas l’habitude.

Et puis du coup les danseurs sont aussi vus de dos, ça change quelque chose ?

Oui et c’est déjà dans ma chorégraphie, dans la chorégraphie que j’ai en tête. En général, pendant la phase de création, la chorégraphie est déjà là comme j’ai expliqué. C’est Rodin qui disait que dans la pierre, la sculpture est déjà présente et il faut être sensible, sentir la pierre et la découvrir, la révéler. Je le ressens vraiment pareil. Et puis quand on regarde,  il a beaucoup de sculptures non finies. Mes solos souvent j’en laisse aussi une partie non terminée pour ne pas me contenter. Souvent je change quelques petites choses à la dernière minute pour rester alerte.

Pour finir, peux tu me partager ton meilleur souvenir sur scène ?

J’avais 31 ans, j’étais dans mon solo The power of life d’une heure et demie. Pendant la tournée (35 représentations), je travaillais avec une super régisseuse lumière qui avait vraiment l’œil. Il y avait beaucoup de « light Cues » : par exemple si je dansais dans un coin de la scène, elle m’entourait d’un spot de lumière et savait quand il fallait changer. On a tellement bien travaillé ensemble, on pouvait s’appuyer l’une sur l’autre, on était toutes les deux très perfectionnistes. Une fois, je suis sortie de scène et me suis dit ouais ! on a tout fait comme prévu ! Si elle fait le changement de lumière exactement au bon moment, elle m’accompagne, et je peux me laisser aller. Tandis que sinon je rentre dans mon cerveau, je dois réfléchir, alors qu’avec elle je peux rester dans mon corps, dans mon cœur. Une heure et demie plus tard c’est comme si je me réveillais, pendant les applaudissement je me demande « mais que s’est il passé ? ». Tu deviens plus haut plus bas plus large, plus vaste ! Et j’adore danser des solos parce que j’entre sur scène et je donne mon énergie comme si je touchais le public. C’est une sensation exceptionnelle. Comme si j’élevais le public avec moi. L’énergie en entrant n’est jamais la même qu’à la fin.

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